laurence lemaire
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Oiseaux percheurs, marcheurs ou grands voiliers, la nature du pigeon Takla, d’origine turque, le pousse au jeu du retournement ; mais l’éleveur doit éduquer ce culbuteur (takla en turc) pour que son mouvement soit parfait.

« Le meilleur culbuteur est comme moi, originaire d’Asie centrale, raconte Memet, éleveur de Taklas. Tandis que nos ancêtres montaient leurs chevaux et élevaient leurs chèvres dans les plaines du nord-ouest de la Chine, de Sibérie et du Kazakhstan, ils ont observé des pigeons se retourner en vol et ont écouté leurs voix comme le son de la cavale. Des années de sécheresse ont transformé ce secteur en désert et les Turcs ont émigré. Des siècles après, cette région est encore connue sous le nom de "Takla makan", la maison du culbuteur. »

Un jeune pigeon Takla agite sa queue pour indiquer qu'il est prêt à voler et culbuter. Il est donc lâché dans un groupe composé de culbuteurs abitués à monter droits et verticalement. Lors de ce premier lancé le jeune refuse d’être piloté, dégringole de joie sans maîtrise, et son retournement n'est pas réfléchi. Il vole comme affamé par l'amusement.
Pour le nourrir, les parents de ce jeune Takla ont vomis dans son bec, pendant 25 jours environ, une sorte de lait produit dans leur jabot. Un couple peut faire un bébé tous les mois, mais il est préferable de les contraindre pour les prémunir ; le manque de calcium provoque des maladies et c’est épuisant de vomir !. Curieusement, c’est à cette période que l'adulte exécute ses plus belles culbutes.
Les entrainements de vol sont indispensables quelque soit la saison : un excellent sang-pur peut devenir tutuk (coincé) par manque d’exercices et cesser de culbuter ; de tristesse, il dégringolera du haut de sa cage vers le sol. « Le pigeon est un oiseau, pas un poulet. Il doit voler. » me dit Memet. Une culbute arrière simple est la figure de base : en vol, il écarte ses ailes et rejette sa tête en arrière, sa queue est relevée et rejoint sa tête. Cette particularité est héréditaire.
Depuis une cinquantaine d’années, les éleveurs turcs évitent de mélanger les sept types de Taklas : ils n’accouplent pas un mâle d’Istanbul avec une femelle d’Ankara par exemple ; les différents styles sont ainsi préservés, certains jouant au bout de dix minutes, d’autres au bout de deux heures. Ils réussissent à avoir des pigeons précieux estimés à 1000 dollars.« Le rouleur de Bursa n'a qu'une couleur, noir très brillant. Il est très beau, avec beaucoup de prestance ; mais son gros défaut est d'être très batailleur; aucun autre pigeon ne lui fait peur, il n'accepte aucune autre race que la sienne.» La race du Rouleur oriental s’est affirmée en Turquie; c'est un super culbutant : il les enchaîne les unes à la suite des autres, à des vitesses différentes suivant son humeur ; il vire de coté, culbute sur le coté, se laisse tomber en feuille morte. Parfois il exécute d'impressionnants plongeons aériens puis remonte dans le ciel à haute altitude pour se remettre en formation avec ses congénères. Il donne l'impression de jouer et expérimente de nombreuses variantes. Après un an d'entraînement, il élargit son répertoire personnel ; il effectue et maîtrise des figures nouvelles qui témoignent de son extraordinaire agilité. Toutes ses évolutions se terminent par une reprise du vol normal.
Les Taklas s’adaptent à leur cage en quelques jours ; Memet les lâchent, ils font un tour, s’éloignent de trois kilomètres, reviennent et redescendent sur sa demande. Cet éleveur travaille avec des bâtons de différentes couleurs. Il touche les oiseaux qui doivent sortir de la volière avec un bâton et seuls ces pigeons sortiront. Puis il les rappellera en frappant le même bâton contre le sol et en secouant la gamelle de grains. Un pigeon parti à 30 kilomètres de sa volière, la retrouvera. Peu se perdent et atterrissent chez un autre éleveur qui, jamais, ne le rendra. « Il y a ainsi des échanges naturels de pigeons, dû au trop grand nombre d’éleveurs sur les terrasses d’Istanbul. Il faut aussi faire attention aux oiseaux de proie ; des aigles et des atmajas ont mangé six de mes pigeons dont mon meilleur takla, sous mes yeux. On surveille et on les rappele dès qu’on apperçoit un prédateur.» Memet insiste également sur les soucis constants d'hygiène : «Nous devons nous laver les mains à l’eau de Cologne après avoir touché un pigeon, et aussi avant d’en toucher un autre car chacun d’eux peut être porteur d’une maladie contagieuse.. Les oiseaux ont un système immunitaire très faible. On nettoie même nos chaussures avant de rentrer dans une volière pour les protéger. Il faut regarder l’œil de l’oiseau pour évaluer sa pureté ; un cercle rouge parfait gage sa bonne santé et sa forme physique. »
L’éleveur peut améliorer le mouvement d’un Takla avec de l’entraînement. Plus l’oiseau est de race pure, plus la pirouette sera harmonieuse. Les Taklas s’envolent en petit groupe, jamais seul, mais c’est en solitaire qu’ils font la culbute, naturellement, de plus en plus souvent et plusieurs à la suite, comme un jeu offert à son éleveur.

Au Xème siècle, ces pigeons ont accompagné les nomades et les soldats turcs vers le Moyen-Orient. Parce qu'ils les ont suivis durant tout leur voyage, les Turcs les considèrent comme sacrés et porteur de chance.
C’est à Istanbul, près de la mosquée de Beyoglu, au « pigeon bazar » du dimanche, que j’ai rencontré Memet. Un an avant, un ami lui avait offert un couple de pigeons de ce marché. A cette époque, Memet buvait beaucoup, jouait aux cartes, sortait tous les soirs, s’occupait peu de sa famille. Sa volière est devenue une thérapie mais sa femme ne s’est pas épanouie pour autant puisque il passe autant de temps dans sa volière qu’il en passait au bar !

écrit pour le chantiers R.B Dereli de Tuzla et sa clientèle, repris pour l'Ambassade de France à Ankara
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