laurence lemaire
la Plume
laos, articles et carnet de route       menu
ligne rouge
laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire laos lemaire
Sommaire
-Les plongeurs du lac Nam Ngum et Noungcha, village de la province de Saisombun ; articles édités dans le mensuel Le Gavroche n° 61 d’avril 1999.
-Ban Hom, village près de Vang Vieng au Nord de Vientiane
-Vanong, village du plateau des Bolovens ; article édité dans le mensuel Les enfants du Mékong de janvier 2000
-Les pêcheurs de l'île de Kône ; article édité dans Le Gavroche n° 99 et dans Les enfants du Mékong de mars 2000
-Les moines du Laos
-Les H'mongs de Luang Prabang

Le lac Nam Ngum et Noungcha, village de la province de Saisombun

A 90 kilomètres au Nord de Vientiane, le barrage de la Nam Ngum fournit en électricité toute la plaine de la capitale et exporte le reste vers la Thaïlande. Pour bâtir ce barrage, une vingtaine de villages a été inondé en 1972. Les habitants ont tout juste eu le temps de fuir et créer le village de Thalat sur les rives nouvelles. La forêt n'a pas été coupée avant l'inondation ; il s'agissait pourtant de bois de rose ! Aujourd'hui, ces Laos devenus pêcheurs et plongeurs, descendent dans les profondeurs du réservoir pour couper les essences précieuses, encore plus réputées pour être restées longtemps dans l'eau. Avant, ces villageois étaient des paysans, des hommes de la terre. A Thalat, je loue un bateau pour jouir du coucher du soleil qui rosit le sable des centaines d'îlots qui parsèment le lac. L'homme qui me conduit, accompagné de son jeune fils, n’est pas du tout á son aise dans sa pirogue. Une brise légère forme quelques vaguelettes, suffisantes pour le terrifier, lui qui ne sait pas nager. Comme tous les Laos il croit aux Phi (les esprits) ; et si les ogres hantent les montagnes, un lac peut engloutir un pêcheur... et les génies des eaux, les Nuork, sont les pires.
De l'autre coté, à l'Est du lac, c'est un casino qui se construit ! Les Asiatiques et autres fortunés peuvent déjà se délester de leurs baths ou dollars sur les tapis verts. Accompagnée de son directeur financier, un Malais, je survole et filme le site en hélicoptère, puis je vole jusqu'au village de Noungcha, au Nord-est du lac, dans la province de Saisombun. Nous sommes à 5 heures de route où á 1 heure d'hélicoptère de Vientiane. Aucun farang (étranger) ne vient jamais ici. Le Malais rencontre les autorités locales pour un projet hôtelier. Quant à moi, je dois inventer des grimaces terribles pour faire rire les femmes puis les enfants. La curiosité pousse les fillettes à me suivre en cachette. Elles se faufilent derrière un tas de bois où les linges sèchent. Enfin elles apparaissent colées en tas pour se protéger, se figent et me fixent. Les pâles de l'hélico tournent déjà. J'ai juste le temps de voler une photo romantique : un jeune garçon a mis des fleurs jaunes dans les rayons de son vélo, dans ce paysage montagneux où les fleurs de pavot poussent parmi les marguerites. Pourvu que ça dure...

Ban Hom, village près de Vang Vieng

Au Laos, le nouvel an H’mong, le Kin Tiang, se fête sur 4 semaines. Ce 18 décembre commence les festivités à Ban Hom, village difficile d'accès, á 1 heure de tracteur de Vang Vieng. Les fillettes et jeunes femmes sortent des cartons les costumes traditionnels d'apparat, en voie de disparition malheureusement. Pour être trop proche de Vang Vieng, devenu la halte des touristes en route pour Luang Prabang, Ban Hom succombe lentement au charme factice de la civilisation.
Les couleurs et bijoux sont portés plus par les enfants que par les jeunes filles á marier. Cependant, et toute une semaine, ces dernières séduiront les jeunes hommes qui vont de village en village pendant un mois, chercher la femme de leur vie. Car un H'mong n’a pas le droit d’épouser une femme de son propre village. Sous les regards approbateurs des vieux, les mères exhibent leurs fillettes costumées devant mon appareil photo, alors que commence déjà le jeu de la balle : les jeunes à marier se placent en ligne, filles face aux garçons, et se lancent une balle des heures durant, avec rires et provocations ; ainsi préoccupés pour la rattraper et à 2 mètres de distance, le bao (jeune garçon) fait sa coure d'amour, tente de séduire la sao (jeune fille) qui lui répond en le taquinant malicieusement. Cette joute amoureuse est rythmée par le son mélodieux du khène et se termine a l'aube. Les autres garçons jouent au volley-ball avec les pieds - sport national, près de la buvette-épicerie ambulante. Plus loin, les pères organisent le combat de coqs du lendemain. Ici pas d'alcool, ni radio, ni télévision. D'ailleurs ils se demandent encore ce que je suis venue chercher...

Vanong, village du plateau des Bolovens

Le plateau des Bolovens est encore une contrée isolée. C'est pourtant une région de terre rouge d'origine volcanique, très riche sur le plan agricole, et les Français y ont introduit le café. Les Laotheung, appelés aussi les Kha (sauvage) sont d'origine protomalaise et les plus anciens habitants du Laos. De la même famille que les Moï de Vietnam et des Môn-khmères du Cambodge, ils sont de petite taille, leurs yeux sont peu bridés, leur peau foncée et leurs cheveux épais. Les Laotheung se subdivisent en une soixantaine de tribus, dont les Suay du village de Vanong, à une centaine de kilomètres de Paksé. Animistes, ils vivent sur la terre de Phi (esprit) où se concentrent superstitions et traditions ancestrales. Pratiqué chez les ethnies minoritaires, le culte des génies a survécu à l'essor du bouddhisme. Tous les actes de leur vie doivent avoir l'assentiment des Phi. Demain, un buffle sera sacrifié pour protéger une maison de bambou toute neuve.
Les habitants de Vanong observent encore un mode de vie très primitif. Les enfants travaillent dès le plus jeune age. Le courant de la petite rivière n'étant pas suffisamment puissant pour faire tourner une noria, ce sont les jeunes garçons qui pilent le riz. Les enfants portent de lourdes charges, l'eau essentiellement et le bois de cuisine. Les fillettes s'occupent des bébés et du linge. Les maisons sur pilotis sont dispersées le long du chemin, sans clôtures ni végétations autour. Il est donc difficile pour ces fillettes d'échapper á mon insistance. Entre deux éclats d'un rire gêné, dus á la surprise de ma présence, je surprends un regard grave et responsable. Si je suis venue avec un guide de Paksé, Vanong sort des sentiers battus. Dans tous les villages ethniques du Laos, l'accueil est chaleureux, mais ici, je suis peut être un Phi (je rappelle que je suis blonde aux yeux clairs). Devant mon appareil photo dont elles ignorent l’usage, les fillettes se frottent la tête d'impuissance et d'incompréhension. Puis, elles lâcheront prise dans un sourire franc ou tendu.
Pour échapper à leur pauvreté, la majorité des Suay se mélangent avec d'autres ethnies au système économique plus performants, comme celui des Oy. C'est ainsi que leur histoire et leurs traditions s'oublient.

Les chutes de Kône et ses dauphins

Ces derniers temps, on assiste a un retour timide des H’mong au Laos. Ceux qui ont émigré en 1975 reviennent au pays en touriste; ils sont les richissimes oncles d'Amérique. La veille de mon arrivée, la population des îles de Kône et Det a festoyé pour la visite d’une cousine et d’un père : les jeunes se bousculaient autour de l'unique télévision qui diffusait des danses lao mais aussi de la boxe thaï ; les plus vieux et les hôtes buvaient le lao-lao (alcool fort) autour de la chanteuse et du joueur de khène. Et pour l'occasion, le générateur tourna jusqu'à 2 heures du matin au lieu de s'éteindre à 21 heures.
A 130 kilomètres en aval de Paksé, neuf chutes, dites chutes de Pahpheng, formées de chenaux enchevêtrés et de cascades, dévalent 50 mètres de rupture de pente. En franchissant la barre de relief, le Mékong s'éclate en une dizaine de bras formant 4000 îlots et îles dont celles de Kône et Det. Le dernier ressaut marque la frontière cambodgienne.
C'est la que j'ai vu des dauphins. Tout se mange au Laos, tout sauf le dauphin. Tout le monde sait que lorsqu'un couple disparaît dans les eaux du Mékong, la femme se réincarne en oiseau et l'homme en dauphin. Tout le monde a vu le dauphin pêcher pour l'oiseau, attraper un poisson et le projeter en l'air pour que son allié le gobe en plein vol. Nul ne doute qu'il s'agisse là d'une profonde histoire d'amour entre homme et femme réincarnés. Donc on ne touchera pas au dauphin. Et sur le mur de la Sala Done kône, l'une des deux guest-house, est scotché un grand poster "Save the Dolphins". Les deux îles sont connues grâce aux chutes de Pahpheng qui interdisent toute circulation fluviale. On y accède par un coté de la route 13 qui reliera (qui relie depuis) Paksé à Ho Chi Min ville. Les chutes sont grandioses même en hiver. J'ai pu m'y baigner sous l'oeil surpris des adolescents laos.
Après celles de Pahpheng, les chutes de Liphi débouchent dans une immense gorge. Elles sont accessibles depuis l'île de Kône. "Kône" est l'abréviation de deux mots lao qui signifient "poisson" et "chute d'eau"... En hiver les roches et les cataractes apparaissent dans toute leur structure et en dessous, dans les remous de la chute, les poissons et sardines bondissent dans la poussière d'eau. C'est la pêche miraculeuse de la saison. Sur les à-pics rocheux, les hommes jouent avec leur vie en jetant, dans un équilibre instable, leur filet tenu par deux cannes de bambou ; ils pêchent chaque fois une dizaine de poissons, mais un seul faux mouvement et ils basculent dans l'eau et se noient assurément. Je le sais, j'ai pêché avec eux. En remontant mon sin (jupe lao) jusqu'à mi-cuisses, je faisais rire toutes les femmes. Celles-ci font sécher la pêche au soleil afin de pouvoir la conserver. A 2 kilomètres du village de Ban Kône, ces chutes sont le plus bel endroit pour profiter du sunset, même si le retour tâtonne dans le noir du petit sentier.
En bonne chauvine, je suis allée sur le pont aux 13 arches construit par les Français. Mettez lui des pavés et c'est le Pont-neuf. Done Kône et sa voisine Done Det ont joué un rôle important pour la navigation sur le Mékong au temps du protectorat français. Pour contourner les écueils et les rapides, Francis Garnier avait construit une ligne de chemin de fer de 14 kilomètres. Elle passait par ce pont qui relie les deux îles. La vieille locomotive est toujours là, dans un champ, pour la photo. Et le 3 Octobre 1893, des canonnières et des bâtiments de commerce ont franchit les chutes de Kône !
Je serai volontiers restée plusieurs mois, voire m'installer sur cette île de douceurs. Les villageois accueillent les touristes qui viennent voir les dauphins, les vestiges du chemin de fer, la chute de Liphi, qui repartent vers Pahpheng.
Ici, on y gagne à y perdre son temps.

Les moines du Laos

C'est la pleine lune. Dans la cour du temple, les moines et novices se rasent la tête et les sourcils. Cette nuit, toute la ville de Luang Prabang résonnera au son des gongs et des chants, rappelant les 227 règles du bouddhisme.
Au Laos, les moines jouissent d'un grand prestige et sont très respectés. Chaque homme se doit d'avoir été moine au moins quelques jours dans sa vie. Seules les vieilles femmes sont admises à devenir religieuses. L'ascèse, la pauvreté, la mendicité et la chasteté vont leur permettre de s'approcher de la perfection qui peut les conduire jusque á l'illumination. On assiste même á des conversions de certains animistes descendus dans les plaines. Les moines déambulent en bande, se protégeant du soleil par de grands parapluies. Ils sont charmants, souriants et toujours curieux de savoir d'où vous venez et qu'elle est votre vie. La robe safran est ainsi une constante du paysage lao et un rayonnement supplémentaire pour les amoureux de l'image.
Les bonzes vivent de la mendicité. Au lever du jour ils défilent pour recevoir l'aumône de la population. C'est un beau spectacle que cette quête discrète et matinale où les habitants donnent une boulette de riz gluant aux moines, avant que ceux-ci ne regagnent leur temple respectif. Parmi les plus actifs du monde bouddhistes, les moines laos sont associés á toutes les étapes importantes de la vie privée et publique. Régulièrement installés devant une télévision, ils s’informent et prennent la température mondiale. Ils remplissent le rôle d'instituteur dans les villes et villages, un conseiller spirituel.

Les H’mongs de Luang Prabang

Nos appareils photo et cameras sont fixés dans le panier à l'avant de nos motos Dream. A 80 kilomètres au Sud de Luang Prabang, nous stoppons dans un village pour faire le plein de nos motos. Comme je bois un café glacé en me frottant le dos, je suis fascinée par les bonnets á pompons multicolores des jeunes filles qui, au quotidien dans ce costume traditionnel, descendent de leurs montagnes pour le grand marché du village. Je suis chez les Lao Sung des montagnes, une ethnie H'mong.
Les jeunes mères sourient gracieusement, les plus âgées portent sur leur visage une noblesse naturelle. Mais au moindre geste de notre part, les enfants s'envolent comme des moineaux, à tel point que je me renseigne auprès de mon épicier, le seul à parler quelques mots d'anglais. Les H'mongs sont animistes et croient aux Phi (les esprits) : je leur vole leur âme en les photographiant. L’homme me rassure : ils sont juste intimidés... Et il y a de quoi en fait : Clauss qui m’accompagne, est un Allemand de 1m95, costaud, très blond aux yeux bleus ciel-päle ; il a beau afficher un large sourire aux dents bien soignées, il impose, surtout lorsqu'il sort de son sac à dos un Nikon doté d'un téléobjectif 80-200 mm f2, soit un gros zoom de 50 cm de long ; pour ces enfants H'mongs c'est un énorme truc noir qui les fixe... Nous sommes peut-être des Phi, voire des extra-terrestres même en plein fou rire. Nous patientons en sirotant un pepsi pour qu'ils s'habituent á nous. Je pose mon appareil sur la table, je déclanche discrètement et je vole leur expression taciturne ou fière, leur visage juvénile sortant des jupes d’une mère. Au bout de 4 heures les enfants se sont rapprochés. Une femme ose même toucher mes cheveux longs blonds et éclate d'un rire surpris : je ne suis pas un mauvais esprit... Le cercle se referme autour de nous. Je lui propose de regarder dans l'oeilleton de ma camera. Comme je joue avec le télé-objectif, elle crie de joie : " je te vois, et toi, et toi, et le village, la route !..." C'est l'hilarité de la découverte. Nous sommes admis enfin.

Nous remontons vers Luang Prabang. Je filme la montagne brûlée et les arbres mutilés par les H'mongs. C'est la traditionnelle culture sur brûlis qui consiste á semer le riz des montagnes sur des surfaces nettoyées de leur végétation par le feu. Le brûlis embrume l'horizon et fait pleuvoir sur la ville des cendres de végétation. A l'heure de la sieste, aux heures les plus chaudes, les femmes de Luang Prabang disposent sur un treillis de bambou ce fameux riz, malaxé et moulé en fines galettes. Le soleil fait le reste... Ces gâteaux sont un petit moment de bonheur... et au marché du matin, parmi les écureuils, chauve-souris, oisillons et insectes, derrière l'amoncellement d'ail et de légumes, elles vendent leurs galettes.
La berge du Mékong ressemble à une dune, un á-pic de 10 mètres au moins. Il est 17h30. Les enfants se baignent alors que le soleil se couche.

Que j’aime ce peuple !
ligne rouge
tout droit de reproduction réservé © laurence lemaire