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des Hommes pour des vieilles dames chevelues

Au plus profond de la forêt cambodgienne se niche un fragment d’éternité, des centaines de Temples, vestiges d’une civilisation disparue. Autour d’Angkor, des villages et des paysans vivent là depuis des générations. Pour eux, ici, un “architecte céleste” aura bâti la réplique de la demeure des Dieux. Par qui et dans quel but ces Temples ont ils été construit ? Quel est le secret des Temples d’Angkor ?

Henri Marchal a consacré plus de 70 ans de son existence aux Temples. Pour les Khmers, il est leur génie protecteur, pour nous la mémoire vivante du site. Marchal est né à Paris en 1876. À 13 ans, il visite l’Exposition Universelle ; un moulage du Temple d’Angkor Vat de l’architecte Lucien Fournereau le frappe. Ses lectures renforcent le désir de pays lointains, surtout les récits d’Henri Mouhot, réédités sous le nom de Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos racontant sa découverte d’Angkor au coeur de la forêt. Il faut en effet attendre le XIXème siècle pour que le grand public européen puisse voir les premières images d’Angkor. On les doit à ce botaniste Henri Mouhot, né à Montbéliard en 1826. Il parcourut le Siam, le Cambodge et le Laos de 1858 à 1861. Malade, il disparaît à 35 ans dans la jungle laotienne (sa tombe fut redécouverte en 1990 près de Luang Prabang). En Juillet 1863, ses dessins, ses écrits et descriptions émerveillées sont publiés à titre posthume dans la célèbre revue Le tour du monde. Sur les traces d’Henri Mouhot, savants, explorateurs et militaires pénètrent au coeur du Cambodge.
À la même époque, la France et l’Angleterre cherchent à ouvrir de nouvelles voies commerciales vers la Chine. Pour contrer les Britanniques l’Empire français s’installe en Indochine. La région d’Angkor est dominée par le Siam. Pour retrouver l’intégralité de son territoire, le Roi du Cambodge, Norodom Ier, place son royaume sous l’autorité de Napoléon III. En 1864, le pays khmer devient un protectorat français. Dés lors, l’état colonial organise et finance les expéditions vers Angkor comme celle menée par les marins Doudart De Lagrée et Francis Garnier. Leurs descriptions et travaux de moulage sont illustrés par le cartographe et dessinateur Louis Delaporte. .A Paris, Henri Marchal lit le récit de leurs recherches, et sauver les Temples devient son objectif. Il entre à l’École des Beaux Arts. Les colons, eux, vont chercher près des Temples un peu d’exotisme. En 1898, la caméra des frères Lumière enregistre les images de ces premiers touristes se rendant à Angkor. L’École française d’Extrême Orient est créée et ses recherches portent sur l’Asie du sud est.
« Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor » écrit Pierre Loti, écrivain né à Rochefort en 1850 de son vrai nom Julien Viaud; il rapporte un journal de son expédition de trois jours au Cambodge en novembre 1901. Loti écrit avec précision et poésie l’immense Temple d’Angkor Vat et ses visites à la grande cité le Bayon, si célèbre pour ses tours à 4 visages monumentales - les Vieilles Dames chevelues - écrira t’il à plusieurs reprises. « Avant de m’éloigner, je lève la tête vers ses tours qui me surplombent noyées de verdure, et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi...et puis un autre sourire encore là-bas sur un pan de muraille... et puis trois, et puis cinq et puis dix; il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts... Les tours à 4 visages ! je les avais oubliées bien qu’on m’en eut averti... Ils sont de proportions tellement surhumaines ces masques sculptés en l’air, qu’il faut un moment pour les comprendre. Ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque. » Onze ans plus tard, son journal est publié : Un pèlerin d’Angkor.
C’est au début de cette année 1901 que l’École française d’Extrême Orient confie à l’architecte Henri Dufour et au photographe Charles Carpeaux, le fils du sculpteur, le soin de faire des moulages et des relevés. Entourés de 200 bonzes, ils s’installent alors au coeur d’Angkor Vat - la Pagode de la Ville - ce Temple-montagne dédié à Vishnu, Dieu suprême de l’hindouisme. Le tombeau royal étant encore un lieu de pèlerinages entouré de prestiges, il est merveilleusement conservé. En revanche, tous les autres Temples comme le Bayon sont envahis par la végétation. Cependant il faut déblayer pour avoir les plans et trier les pierres sculptées afin de restituer les bas-reliefs dépositaires de l’histoire sacrée. Et Carpeaux tombe malade. Il est transporté à Saigon où il meurt à 34 ans. Quelques mois après la mort de Carpeaux, Henri Marchal part au Cambodge, affecté aux bâtiments civils à Phnom Penh. Sa femme et sa fille le rejoindront plus tard. Le Cambodge était mal connu à cette époque. On lui préférait le Tonkin., terrain d’action privilégié des intellectuels vietnamiens partisans de l’indépendance. À Hanoi on festoyait entre sujets d’élite, qui, pour la plupart, affectaient le mépris le plus profond pour tout ce qui n’était pas de race blanche. En 1904, à Phnom Penh, la famille Marchal assiste aux fêtes données en l’honneur du nouveau Roi Sisovath.
En 1907, le Siam rétrocède à la France les provinces d’Angkor. Ainsi, l’École put créer la conservation. La tâche était immense et le milieu hostile, et l’homme de la situation fut Jean Commaille, ancien légionnaire et artiste peintre, qui invite la famille Marchal à Angkor. A cette époque, il faut 3 à 4 jours pour traverser le grand lac qui sépare Phnom Penh des Temples, en chaloupe et sampan. Puis le char à boeufs suivait la rivière jusqu’à la vision féerique qu’était le miracle de l’art khmer. Les premiers travaux de Commaille sont le débroussaillage et le déblaiement. Il lui faudra 4 an pour dégager les tonnes de terre accumulées par le vent autour d’Angkor Vat. Le réseau des monuments réaparait, digues et chaussées anciennes redessinent l’ancien schéma hydraulique. Mais en 1916, Commaille est tué par des bandits qui lui volent la paie des ouvriers. Après Mouhot et Carpeaux, c’est encore une mort tragique. Il est enterré près du Bayon.
Pour remplacer Commaille, l’École choisit Henri Marchal. Enfin son voeu se réalise. À 40 ans, il devient conservateur des Temples d’Angkor. Et il doit s’habituer aux conditions climatiques, à la nourriture, aux insectes et aux fièvres. Il continue de dégager les Temples en pleine forêt, avec une poignée d’hommes et quelques outils, consolidant les ruines pour parer au plus pressé. Il prend lui-même ses photos. Sa femme les développe et dessine minutieusement les danseuses célestes qui ornent les murs d’Angkor Vat. Sans autre aide, il est seul mais libre, ne dépendant que d’Henri Parmentier, chef du service archéologique de l’École française, espèce de professeur Tournesol qui retourne inlassablement les pierres pour percer leurs mystères. Marchal accueille les visiteurs officiels et officieux, comme en 1921 sa majesté Sisovath et le Maréchal Joffre. Sa fille écrit un livre sur la danse des apsaras. L’ami de Marchal, le peintre George Grolier, parcourt le pays en tout sens à l’affût des manifestations artistiques khmers. Avec son livre “Danseuses cambodgiennes anciennes et modernes “ publié en 1913 avec 190 dessins de l’auteur, ces ballerines khmères sont porteuses d’un héritage chorégraphique et musical intact. Mais l’introduction d’objets occidentaux corrompent le goût des artisans khmers, habitués à se transmettre de père en fils les motifs ancestraux où l’art d’Angkor se reflétait. Pour que cette culture ne disparaisse pas à tout jamais, Groslier créé en 1920 à Phnom Penh l’École des Arts Cambodgiens et le musée Sarraut.
Henri Marchal continue sa mise à jour de monuments majestueux. Il est responsable d’une centaine de Temples répartis sur 400 km2, qu’il faut protéger du vandalisme et du pillage. Même les touristes emportaient des pierres sculptées, certains pensant qu’elles n’appartenaient à personne ! Grâce à une auto qui remplace son éléphant, Henri peut s’occuper des Temples plus éloignés comme celui de Banteay Srei, petit bijou sculpté dans le grès rose.En 1923 un jeune écrivain amateur d’art du nom d’ André Malraux s’aperçoit que les ruines de ce petit Temple ne sont pas légalement protégées. Avec son ami Chevasson et sous couvert d’une mission, il vient à Angkor le 24 Décembre et arrache à Banteay Srei des sculptures et bas-reliefs à l’aide de scies, soient sept pièces de toutes beauté. Mais ils sont fouillés sur le bateau de Phnom Penh et ils sont arrêtés. Le procès fait grand bruit. Malraux en fera la matière de son roman “ la Voie royale “ (1930).
L’École en profite pour mener campagne pour la protection des ruines. Les hommes de terrain fournissent les données aux chercheurs, et à Paris Georges Coedès et Philippe Stern établissent la chronologie des Temples khmers, tous construits du IXème au XIVème siècle. Commencé au XIIème siècle, il a fallu 35 ans pour ériger Ankgor Vat. En Europe, pendant ces temps, les chrétiens bâtissaient leurs cathédrales. En 1927, le Roi Monivong succède à son frère Sisovath, décédé. Pour de nombreux écrivains et artistes, Angkor devient une escale obligée.
En 1930, la photographie aérienne permet de localiser l’emplacement de la première capitale construite au IXème siècle par le Roi Yashovaman Ier. Ces clichés, pris par l’archéologue Victor Goloubew, aristocrate russe, ami de Rodin et de Chaplin, révèlent le Phnom Bakheng, mais également la grande importance des canaux d’irrigation. Petit à petit, Paul Mus et les chercheurs de l’École découvrent la signification des monuments khmers : chaque nouveau Roi érige son futur mausolée : le Temple est la représentation de l’Univers avec en son centre le Méru, demeure des Dieux. L’enceinte du Temple représente la Montagne céleste. Le tout repose sur l’Océan sacré symbolisé par les douves. Louis Finot prouve que le Bayon est bouddhiste. Et avec Goloubew et Coedès, ils entreprennent les Mémoires archéologiques de l’École.
En 1929, Henri Marchal est bouleversé par la visite du directeur archéologique des Indes néerlandaises, le Dr Van Stein-Callenfels. Celui-ci critique ses méthodes. Marchal part alors sur l’île de Java pendant 3 mois, pour apprendre la méthode hollandaise employée sur les Temples indonésiens. A son retour il entreprend la première reconstruction intégrale d’Angkor, ou première anastylose. Le monument choisit est Banteay Srei, la citadelle des Femmes, dédié au Dieu Shiva. Pour l’occasion, les sculptures dérobées par André Malraux sont remises en place. Les pierres déjà tombées sont examinées puis identifiées. Relevés, dessins, photos, dépose de toutes les pierres pour les remonter dans l’ordre d’origine sur une ère bétonnée !... Le Temple reprend ainsi son aspect de jadis.
En 1931 l’exotisme est à la mode, et une nouvelle exposition coloniale se tient à Paris. George Groslier participe à la reproduction d’Angkor Vat. Un triomphe ! De plus, il reçoit le grand prix de la littérature coloniale pour ses romans. Il nous a donné en 1924, cent illustrations et plans sur Angkor. On doit entre autres à George Groslier La route du plus fort et Le retour à l’argile. Avec ses romans, le Cambodge ancestral et la France coloniale sont tour à tour unis ou distants. Et ce même jour, son fils, Bernard-Philippe, futur conservateur des Temples d’Angkor, est élu plus beau bébé de l’année
Après 18 ans passés à la conservation d’Angkor, les Marchal quittent le pays pour un long périple en Asie. Henri est remplacé par un jeune architecte, Georges Trouvé. Au Bayon, ce Temple érigé en l’honneur du Bouddha, Trouvé eut l’idée de creuser le puit qui s’enfonce sous la tour centrale. Il découvrit un grand Bouddha. La sculpture fut restaurée et érigée près du Temple. Mais si Trouvé était un grand conservateur, sa femme trop mondaine, ne supportait pas sa nouvelle vie et lui demanda le divorce. Pour toute réponse, Trouvé se suicida. Maurice Glaize le remplaça. La famille Marchal rentre en France.
C’est Maurice Glaize qui trouve tous les morceaux de la tour du Baphuon et qui la reconstruit. Toutes les pierres ont été retrouvées par terre. En 1941, l’aviation Thaï bombarde la région des Temples. Les Japonais contrôlent militairement le Cambodge qui reste sous administration française. Le régime de Vichy doit faire de grandes concessions territoriales, et certains Temples passent sous le contrôle de la Thaïlande. Malgré le conflit mondial, Maurice Glaize continue ses travaux. La même année, le Roi Monivong meurt. Un jeune homme de 19 ans, Norodom Sihanouk, lui succède. Après la chute de Vichy en 1945, les japonais démantèlent complètement l’administration française redevenue ennemie. À Angkor les travaux sont brutalement arrêtés. Les français sont internés à Phnom Penh et la famille Glaize y retrouve George Groslier qui joue les radioamateurs. La police politique japonaise découvre son matériel et l’accuse d’espionnage. Le 18 Juin, Groslier sera torturé à mort. Il avait 58 ans... Le Cambodge perd l’un de ceux qui auront consacré leur vie à la sauvegarde de la culture khmer. Son fils Bernard-Philippe, résistant, fait partie de la 2ème DB des troupes alliées du Maréchal Leclerc. Celles-ci reprennent le contrôle de la situation et le Maréchal est reçu par le Roi du Cambodge. La colonie est restaurée dans son intégrité au sein de l’Union française librement acceptée. Mais des indépendantistes cambodgiens nationalistes et communistes pensent maintenant que les Français ne sont plus invincibles puisque les Japonais les ont humiliés.
Des Khmers libres appuyés par des communistes vietnamiens, les Vietminhs, s’organisent dans les provinces où l’armée française les pourchasse. À Angkor, les combats autour des Temples rendent difficile la reprise des travaux. Face à cette situation, Maurice Glaize, rentré en France, refuse de revenir. Il publiera les monuments du groupe d’Angkor en 63. C’est alors que survient l’écroulement d’une des galeries d’Angkor Vat. Il faut agir vite. L’École rappelle Henri Marchal. À 71 ans, malgré l’insécurité, Henri reprend du service et son journal de fouilles le 25 Novembre 1947. Sa femme décédée, il est seul, mais les insurgés Izarac rebelles s’inclinent devant lui : il est considéré comme le génie de la forêt et la divinité des Temples. Lorsque plus tard les Isaracs cessent le combat, la France rend au Cambodge une indépendance relative au sein de l’Union Française. A 77 ans, Henri Marchal fait visiter une dernière fois les Temples à un Général de l’Armée française. En 1953, après 37 ans à la tête de la conservation d’Angkor, Marchal est remplacé par de jeunes architectes diplômés qui connaissent mieux les récents procédés techniques de construction. La même année, en 1953, le Cambodge obtient son indépendance, tandis que la France se bat au Vietnam.
Après la défaite de Dien Bien Phu, les accords de Genève officialisent la fin de la présence politique française en Asie du sud est. L’École continue son oeuvre. René Dumont est conservateur adjoint des monuments d’Angkor. Henri Marchal supportant mal la vie occidentale, revient vivre au Cambodge et s’installe près des Temples, le long de cette rivière qu’il aime tant. Bernard-Philippe Groslier poursuit l’oeuvre de son père George. Il s’intéresse à l’archéologie aérienne et aux réseaux d’irrigation du Cambodge ancien. Et le 1er Janvier 1960, il est nommé conservateur d’Angkor. Il veut restituer une vision d’ensemble de la civilisation Angkorienne. Pour réaliser ce projet ambitieux, Bernard-Philippe Groslier, ancien résistant, fait appel au Général De Gaulle qui débloque les fonds nécessaires. C’est ainsi qu’ils sont parfois, 900 ouvriers encadrés par des spécialistes, des scientifiques et dessinateurs. La conservation d’Angkor devient le chantier archéologique le plus grand du Monde. Bernard-Philippe Groslier, surnommé l’Empereur, est d’une exigence absolue. Il écrit des livres, créé un laboratoire pour étudier le processus d’altération des pierres, et poursuit les travaux de restauration. Et si un problème survient avec l’administration cambodgienne, Groslier se rend à Phnom Penh rencontrer son ami d’enfance le Roi Norodom Sihanouk, et tout rentre dans l’ordre. En retour, l’image symbolique des Temples qui retrouvent leurs splendeurs permet à Sihanouk d’affirmer la grandeur de son petit pays.
En 1966, à l’occasion de la visite officielle du Général De Gaulle, un siècle après le début du protectorat français, le Cambodge indépendant semble avoir renoué avec son illustre passé. Mais la situation s’assombrit malgré tout. En mars 1970, Norodom Sihanouk est victime d’un coup d’état militaire soutenu par des américains La république est proclamée. En exil à Pékin pour combattre le nouveau régime, Sihanouk s’allie avec les maquisards communistes de Pol Pot, les Khmers rouges. La guerre civile s’intensifie. Le 15 Avril à Siem Reap, Henri Marchal s’éteint à l’âge de 94 ans. Le Sage, le génie protecteur des ruines d’Angkor n’est plus... Deux mois plus tard, les Khmers rouges alliés aux Vietminhs, pénètrent dans les Temples. Les combats touchent la population civile et tuent 15 ouvriers. Les villageois de Siem Reap viennent se réfugier à la conservation, et 3 000 personnes vivent à Angkor Vat devenu un refuge censé être invulnérable.
C’est vers 1970, que René Dumont commence à rechercher et à trouver les schémas géométriques qui commandent les plans des monuments khmers. L’oeuvre magistrale, la publication du relevé d’Angkor Vat de Guy Nafilyan, fournissent des documents précis qui lui servent d’objet d’études. Il publiera des cahiers comme Angkor Vat par la règle et le compas.
Attirée très tôt par l’art du Cambodge angkorien, Madeleine Giteau a vécu 24 ans dans ce pays. Pendant 10 ans elle fut conservateur du musée national de Phnom Penh au titre de l’École. Cette même année 1970, elle rentre en France et soutient une thèse de Doctorat d’État sur L’iconographie du Cambodge post-Angkorien (publiée en 75). Sur place, Bernard-Philippe Groslier veut poursuivre les travaux. Il traverse les champs de bataille en vélo, et va même hisser le drapeau de l’Unesco au sommet d’Angkor Vat pour dissuader les combattants de s’en prendre au patrimoine de l’humanité. Mais en Août 1972, il doit constater que refaire du Xème siècle dans ces conditions et ce contexte, est une folie pure et simple, ou un acte surréaliste.
Au printemps 1973, Sihanouk en tenue khmer rouge, rencontre les chefs de la guérilla dans les Temples d’Angkor. Et au même printemps, une nuit chez lui, Bernard-Philippe Groslier est poignardé. Blessé, il est opéré en France. En mars 1974, la guerre civile fait rage. Le Cambodge sombre dans le cahot. Les Khmers rouges prennent le pouvoir. À Angkor, les ouvriers de la conservation sont déportés; certains Temples servent de prison. La plupart des villageois de Siem Reap sont emmenés dans la forêt, puis frappés et tués. A Phnom Penh, Sihanouk est enfermé dans son palais. Le Cambodge est transformé en un immense camp de concentration. En Avril 1975 Pol Pot et ses troupes prennent Phnom Penh. Les Khmers rouges déclarent la guerre à leurs anciens alliés vietnamiens. Les 4 années qui suivent ne sont qu’une longue suite d’atrocités. La campagne des Khmers rouge vise à abolir l’histoire et l’identité d’un peuple. Quiconque montrait des signes d’éducation ou d’influence étrangère étaient éliminés. Instituteurs, prêtres, médecins, même les archéologues et ceux qui entretenaient les Temples d’Angkor furent traqués sans merci. Sous les Khmers rouges de Pol Pot, le travail forcé et le génocide systématique des intellectuels et opposants anéantissent plus de deux millions de cambodgiens. L’histoire se répète : déjà sous le règne des Rois d’Angkor, les batailles successives et les Temples que chaque nouveau Roi érige épuisent le peuple khmer. Et ce fut la décadence de la civilisation Angkorienne du XVème siècle. À Angkor, les fantômes errent dans ses pierres qui s’effritent. Et la sérénité de ses faces de géants dément les horreurs auxquelles ils ont assisté. Des sculptures vieilles de mille ans sont dépecées et les Temples s’écroulent, victimes de la guerre et de l’abandon. Les racines de figuiers géants luttent pour faire retourner les pierres à la forêt dont ils sont les émissaires. Et un arbre mort vieux de 200 ans est capable d’entraîner dans sa chute huit siècles d’histoire ! Le règne de terreur des Khmers rouges marque à jamais le Cambodge. Le bouddhisme est abolit et le silence s’abat sur les Temples. Puis, pendant les 10 ans d’occupation vietnamienne ils tombent en ruine, et les mines parsèment la campagne.
En 1979, les Vietnamiens renversent les Khmers rouges et installent un régime dominé par des communistes cambodgiens qui leur sont proches. Sihanouk repart en exil. Royalistes, nationalistes et Khmers rouges, continuent la guerre. Les pays occidentaux, dont la France, ne reconnaissent pas le nouveau gouvernement. Bernard-Philippe Groslier n’a pas le droit de retourner au Cambodge. Il succombera à une crise cardiaque le 29 mai 1986. Mais après la guerre, poussé par la famine le peuple dépèce son propre passé. Les paysans eux-mêmes avouent qu’ici “un kilo de pierre vaut un kilo d’or”, et un morceau de pierre d’Angkor s’échange contre un bol de riz. Les cambodgiens désespérés se mettent à cannibaliser leur propre culture tandis que les soldats vietnamiens se joignent au pillage. Et les pierres sacrées s’effondrent et plus personne n’est là pour les entretenir. Sur les 1 200 professionnels chargés de la sauvegarde des lieux, les Khmers rouges n’en ont laissé échapper qu’une poignée. Sur place, petit à petit, les survivants reviennent dans leur village, et se réinstallent autour des Temples. Dans ces années 80, seuls les pays du bloc communiste et l’Inde viennent aider les cambodgiens à restaurer les Temples qui ont subis pendant la guerre vandalismes et pillages. Fin 1991, les Accords de paix sont signés. Norodom Sihanouk retrouve son trône.
En 1992, Angkor est inscrit sur la liste du Patrimoine culturel et naturel mondial de l’UNESCO. Car on comprend le mystère de ces Temples et de leur construction : Au Cambodge les pluies et moussons et les crues du Mékong inondent quelques semaines par an la plus grande partie du pays, le reste du temps la sécheresse domine. Au IXème siècle, les Angkoriens s’adaptent et tirent profits de ces conditions climatiques. Leur secret : la maîtrise de l’eau. Durant les inondations, ils remplissent d’immenses réservoirs, les barays, et à la saison sèche ils répartissent l’eau dans les rizières en profitant de la pente naturelle des terrains. Des douves de 100 mètres de largeur protège Angkor Thom... Celles d’Angkor Vat sont larges de 190 mètres et profondes de deux à trois mètres... Cet incroyable lac artificiel de huit Km sur deux, le baray occidental, sert de bain sacré mais aussi de réservoir. Aménagé au XIème siècle, il irrigue les douves, les bassins et les rizières de la nouvelle capitale. Ce genre de dispositif hydraulique, colossal, explique la puissance des Khmers de l’époque. Plus tard, les angkoriens complètent le système par un réseau de canaux d’irrigation qui rend possible deux récoltes de riz par an. Cette abondance nourrit une nombreuse population et une puissante armée. Et le Dieu Roi construit au centre de sa ville un Temple-montagne, symbole de son pouvoir absolu........
Au XVème siècle, la civilisation Angkorienne s’est effondrée. Aujourd’hui les canaux d’irrigation sont détruits et le Cambodge manque de riz. La maîtrise de l’eau : c’est peut être ça le secret des Temples d’Angkor.
Pour la restauration des Temples, l’École française d’Extrême Orient, l’État cambodgien et l’Unesco gèrent l’aide internationale. 25 ans plus tard, il faut débroussailler à nouveau avant de reprendre les travaux. Bernard-Philippe Groslier avait commencé la restauration du Baphuon, cet immense Temple-pyramide dégagé par Commaille, protégé par Marchal et remonté par Glaize. À l’époque, 400 000 pierres avaient été déposées et répertoriées dans la forêt le long du Temple. Mais pendant la guerre, les livres de dépôt ont brûlés, et aujourd’hui il faut retrouver et reclasser toutes les pierres afin de pouvoir les remonter. L’architecte Jacques Dumarcay était l’adjoint de Groslier en 70. Il retarde son départ en retraite pour faire le lien entre le passé de l’École et les chercheurs d’aujourd’hui, dont Pascal Royère. Pour l’École, il est indispensable que des chercheurs khmers se réapproprient Angkor.
Les cours de l’École d’Archéologie créée en 1960 à Phnom Penh reprennent. Bruno Dagens, professeur à Paris III donne quelques conférences sur le site. Rassemblant les morceaux de leurs Temples sacrés, les cambodgiens soignent les blessures du temps. Dans cette ville- Temple du XIIème siècle, le Preah Khan, John Sandé, spécialiste en restauration s’entourent d’étudiants. Son objectif est de les former, grâce à des professionnels mais aussi grâce aux grands artisans qui travaillaient ici avant... Mais lorsqu’ils quittent le site, ils sont remplacés par les pilleurs. La proportion est telle qu’une police spéciale a été créée. 500 gardes armés patrouillent en permanence les Temples principaux. Mais 200 autres décimés dans la jungle restent vulnérables. Et si les photographies de 1960 les montrent intactes, la plupart des sculptures de Preah Khan ont disparues en 10 ans, sans l’espoir d’être retrouvées; Les têtes essentiellement. Mais l’ennemie le plus féroce est bien celui qui achète. Le marché international est vorace et tels des vautours dans la nuit, les visiteurs furtifs continuent à saccager les Temples khmers. Le dépôt de la Conservation abrite des statues blessées, décapitées ou démembrées. Le magnifique Dieu hindou, Shiva, n’a pas résisté aux pilleurs. Sa tête disparaît. Alors Sihanouk lance un appel désespéré au Monde : “La lutte contre les prédateurs c’Angkor doit constituer un devoir sacré pour tous...” Et en 1993, l’Unesco publie un ouvrage reprenant les photographies de cent sculptures manquantes. Mais à l’autre bout de la chaîne, les sculptures volées valent des milliers de dollars, et les enjeux sont tels que des soldats cambodgiens ont rejoint les rangs des pilleurs. Et les objets d’art traversent la frontière thaïlandaise sans entrave et sont acheminés vers Bangkok. Là, John Sandé fait les boutiques dans l’espoir d’en trouver une qui proviendrait du Preah khan. Mais en Thaïlande la vente d’objet d’art cambodgien ancien est légale, sauf s’il est prouvé sans l’ombre d’un doute que les oeuvres ont été volées. Pourtant, il devrait être considéré que chaque pièce provenant d’un Temple, faite à la gloire des Dieux, est fondamentalement un objet volé ! Mais les acheteurs encouragent le trafic, et les sortir de Thaïlande est chose aisée. Les antiquités khmères sont envoyées dans les plus grandes villes du monde. Mais grâce à la supplique du Cambodge pour la restitution de ses antiquités volées, et grâce à sa publication de 93, l’Unesco retrouve, 20 ans après son vol, la magnifique tête de Shiva. À la surprise générale, elle se trouvait dans un lieu des plus inattendu : le métropolitain muséum of art à New York ! Elle avait été offerte au musée en 1985.... En mars 1997, la tête retrouve son corps... et les grandes salles de vente comme Sotheby’s à Londres, ne proposent plus d’art khmer. Puis 13 sculptures sont restituées par le gouvernement thaï. C’est un début...

Les Temples d’Angkor ont subit les ravages des guerres, de la nature, des pilleurs. Mais comme des médecins en salle d’opération, une nouvelle génération de Khmers restaure les vestiges de son passé et protège ses trésors. Et avec ses 287 Temples magnifiques, Angkor reste le plus grand complexe religieux du monde.

écrit pour l'Ecole française d'Extrême-orient
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